VÉGÉTAL IM-MORTEL

Pourquoi la mortalité est-elle attribuée à un végétal, et l'immortalité à un minéral ?

2023 – 2024 · Terrain : Sulawesi, Indonésie, juin 2023 · Cycle clos

TEXTE DU CYCLE

Partout, les récits sur l'origine de la mort ramènent la mortalité à une affaire de matière. Les humains meurent parce qu'ils ont été faits de la mauvaise, ou parce qu'ils ont choisi la mauvaise, ou parce qu'ils ont mangé la mauvaise. La mortalité n'y est pas une condition. C'est un accident de matériau.

La mythologie comparée permet aujourd'hui de remonter certains de ces récits très loin. Julien d'Huy observe que ceux qui portent sur l'origine de la mort se déroulent souvent en deux temps. D'abord les humains ressemblent à quelque chose d'immortel ou d'imputrescible, ou ont failli lui ressembler : la lune, le serpent, la pierre. Puis une erreur rompt cet état, et l'humanité acquiert une identité d'être mortel. Nous ne sommes pas nés mortels. Nous avons manqué de peu de ne pas l'être.

Le minéral tient les deux rôles. Le Kojiki raconte que Ninigi, descendu du ciel, choisit la Princesse des arbres en fleurs et repoussa sa sœur aînée, la Princesse des rochers éternels. S'il l'avait acceptée, il aurait duré comme le rocher ; il n'aura qu'une vie aussi brève que les fleurs. Sur la côte nord-ouest de l'Amérique, l'espèce humaine devait naître à la fois d'un rocher et d'un arbuste, et elle sortit de l'arbuste la première. Aujourd'hui, sur notre corps, seuls les ongles proviennent du rocher. Ailleurs le rapport s'inverse. Chez les Nungaburra d'Australie, la lune jette une pierre dans l'eau, la pierre coule, et les humains seront comme elle, tandis que l'écorce qui flotte aurait été leur chance. La pierre sauve ici, elle condamne là. Ce n'est pas un symbole stable, c'est un couple qui n'arrête pas de se retourner.

Un autre motif, que d'Huy note H56, dit que la consommation d'un produit végétal rend les humains mortels. La Genèse en donne la version la plus diffusée en Occident. Elle n'en est ni la seule ni le point de départ, et Yuri Berezkin rappelle que les versions africaines ne permettent pas de trancher entre une apparition ancienne et une influence missionnaire européenne. Là encore le motif a son envers : dans l'Épopée de Gilgamesh, c'est de n'avoir pas mangé la plante que vient la mort.

Ōbayashi Taryō a proposé de faire remonter la forme originelle de ce récit à une culture ancienne, peut-être pré-austronésienne, quelque part en Asie du Sud-Est. C'est la raison du terrain. Juin 2023, karst de Maros, Sulawesi du Sud. Au plafond de Leang Petta Kere, vingt-six mains négatives, rouges et blanches.

Une main négative se fabrique en soufflant de l'ocre autour d'une main posée contre la paroi. La main se retire et disparaît. Le minéral reste, et garde la forme de ce qui n'est plus là.

C'est l'opération exacte de la fonte à cire perdue. Une forme périssable est détruite pour qu'une forme imputrescible existe. La cire s'écoule, le laiton demeure. Ce cycle n'illustre pas le partage entre le minéral et le végétal : il le fabrique, à chaque pièce, et la technique est le sujet.

Les peintures obéissent au même renversement. Elles sont faites d'oxyde de fer, un minéral extrait du sol, le même que celui des parois, et elles ne représentent que des végétaux.

Chaque pièce fondue est un objet que nous avons failli être.

LE TERRAIN

Sulawesi du Sud, Indonésie — juin 2023, avec l'artiste Margaux Desombre.

Le pays toraja, pour ses cérémonies funéraires, qui n'organisent pas la séparation des morts et des vivants comme le fait la nôtre.

Le parc archéologique de Leang-Leang, régence de Maros, dans le karst de Maros-Pangkep. Leang Pettae et Leang Petta Kere : mains négatives rouges et blanches, un anoa peint en rouge, des figures de babirusa. Le karst environnant a livré les plus anciennes datations connues pour de l'art figuratif et pour une scène narrative.

LES OEUVRES

Peintures sur toile de lin — oxyde de fer et pigments naturels, huile

BLOOM, 2024 · 175 × 150 cm

Objets — laiton recyclé, fonte à cire perdue

ELIXIR, 2024 · pendeloque · H. 100 × L. 60 × P. 2 cm · pièce unique

LE CHANT DE L’OMBRE I · 32 x 26 cm

SAP, 2024 · triptyque, 120 × 180 cm

ELIXIR, 2024 · pendeloque · H. 30 × L. 15 cm · édition de 8 + 2 EA, close

Oeuvres sur papier — pigments, acrylique et huile sur papier, 2023

VERBE RITUEL · 32 x 26 cm

TEAR II, 2024 · dépôt funéraire · H. 45 × L. 13 × P. 1,5 cm · pièce unique

FLUX MUSICAL DES PLEURS · 32 x 26 cm

LES EXPOSITIONS

Topographie de l’au-delà, Twenty Agency, duo show avec l’artiste Margaux Desombre, Paris (FR)

SOURCES

Julien d'Huy, « Contrepoint : les motifs font la paire » et « Un végétal fatal », dans L'aube des mythes. Quand les premiers Sapiens parlaient de l'Au-delà, Paris, La Découverte, 2023, chap. 3 « Polyphonie des temps passés », p. 136-139. Motif H56.

Yuri Berezkin, 2013, cité par Julien d'Huy, op. cit., p. 138.

Ōbayashi Taryō, 1966, cité par Julien d'Huy, op. cit., p. 137.

Art rupestre du karst de Maros-Pangkep

Maxime Aubert et al., « Pleistocene cave art from Sulawesi, Indonesia », Nature, vol. 514, 2014.

Adhi Agus Oktaviana et al., « Narrative cave art in Indonesia by 51 200 years ago », Nature, 2024.

CRÉDITS

Fonte : Alassan Dermé, maître fondeur.
Texte : Julien d'Huy, docteur en histoire, Laboratoire d'anthropologie sociale.

SEED I & II, 2024 · 27 × 22 cm chacun

Matières tangibles & récits invisibles, Galerie Porte B, Paris (FR)