PROTOCOLE DE RECHERCHE

Une méthode d'archéologie du mythe

Solène Kerlo part d'un territoire, d'une énigme, d'un mythe, et remonte, couche après couche, jusqu'à l'œuvre. Ce processus mêle anthropologie, archéologie, histoire de l'art, sciences naturelles et expérimentation matérielle. Le socle en est l'art des grottes ornées : l'art pariétal et l'art mobilier funéraire, les gestes et les rituels qu'ils enregistrent, constituent la matrice de son travail. La plus ancienne forme connue par laquelle l'humain a cherché à fixer un récit dans la matière. Chaque projet est une fouille : la recherche en est l'œuvre, dans son ensemble. Le processus créatif, les expérimentations en font pleinement partie ; elle montre les étapes autant que les pièces qui en sortent, elles-mêmes moins des représentations que des indices ou des vestiges. Cette méthode se déploie en trois temps.

Phase 1 : Terrain & enquête

Chaque projet commence par le choix d'un territoire. Elle cherche des écosystèmes extrêmes, déserts, karsts, hautes terres, zones de bascule climatique, dont la rudesse même a concentré, historiquement, un vivier mythologique dense. Un territoire austère force les sociétés qui l'habitent à produire des récits puissants pour expliquer ce qui les dépasse ; c'est cette densité de récits qu'elle vient fouiller, là où plusieurs temporalités et plusieurs couches de sens se superposent.

  • Choix du territoire comme site de fouilles : des écosystèmes extrêmes capables d'avoir fait naître, nourri ou conservé un vivier mythologique fort ; paysages anciens, vestiges archéologiques, traditions vivantes, tensions contemporaines, phénomènes géologiques ou écologiques.

  • Cartographie intellectuelle : collecte croisée et confrontée : archéologie, anthropologie, mythologie comparée, géologie, astronomie, histoire des techniques, linguistique ; pour faire dialoguer les savoirs entre eux.

  • Identification des invariants mythologiques : comparaison de récits éloignés dans le temps et l'espace (déluge, arbre cosmique, oiseau psychopompe, pierres dressées, animaux célestes…) pour repérer les structures qui persistent, se transforment ou réapparaissent d'une culture à l'autre ; approche nourrie par les travaux de Julien d'Huy (phylogénie des mythes) et de Jean-Loïc Le Quellec (art rupestre et mythologie comparée).

  • Immersion de terrain : marche, collecte de matières, dessin, prise de son, rencontres avec chercheurs, artisans, habitants et gardiens de sites ; pour comprendre comment un territoire est encore habité aujourd'hui et comment ses récits persistent, disparaissent ou se transforment.

  • Atlas iconographique : constitution d'un fonds de centaines, parfois de milliers d'images, classées non par chronologie ou géographie mais par résonance symbolique ; un espace de pensée qui fait apparaître des liens invisibles entre objets éloignés.

Phase 2 : Matière

La matière précède toujours la forme. Avant d'imaginer une œuvre, elle expérimente ce que chaque matériau peut raconter : elle le teste, l'use, cherche ses réactions et ses accidents plutôt que de résoudre d'emblée un problème technique.

  • Expérimentation matérielle : cire, sel, terre, ocres, métaux, pigments naturels, fibres végétales ; testés, cassés, chauffés, cristallisés, parfois enterrés, à la recherche de leurs accidents et de ce qu'ils peuvent porter comme récit.

  • La fonte à la cire perdue : un modèle en cire est sacrifié par le feu pour laisser place à un métal pérenne, laiton ou bronze ; la coquille qui l'enveloppe, ancienne peau devenue matrice, conserve l'empreinte de ce qui a disparu, et chaque coulée est menée comme un acte documenté, en présence de témoins, plutôt que comme une simple opération d'atelier.

  • Apprentissage auprès des savoir-faire traditionnels : fondeurs, graveurs ; considérés comme détenteurs d'un savoir aussi légitime que celui des chercheurs ; l'objectif n'est pas seulement de fabriquer un objet, mais de comprendre le système de pensée que ces gestes transmettent.

  • Production des œuvres comme vestiges : des formes qui condensent mythe, matière, geste et observation de terrain, regardées à la fois comme objets contemporains et comme fragments archéologiques dont la fonction exacte reste incertaine ; et qui laissent au regardeur la possibilité de reconstruire lui-même une part du récit.

Phase 3 : Transmission

Chaque recherche se diffuse sous plusieurs formes complémentaires, bien au-delà de la seule exposition, à des temporalités différentes, chacune apportant une lecture distincte d'un même chantier de fouilles.

  • Documentation intégrale : carnets, cartes, photographies, dessins, protocoles, essais, bibliographies et films ; considérés comme des strates visibles de la recherche, et non comme des documents secondaires, consultables à terme au même titre que les œuvres elles-mêmes.

  • Formes de diffusion : exposition, performance, film, publication, conférence, rencontre ; chaque médium activant une dimension différente de la même enquête, du geste performé à l'analyse écrite.

  • Continuité : chaque projet reste ouvert ; chaque recherche ouvre de nouvelles questions qui deviennent le point de départ du projet suivant, et les territoires, les mythes et les matières se répondent d'un cycle à l'autre dans une même cartographie de l'archéologie du mythe.