LE DÉLUGE INVERSÉ

Que reste-t-il quand l'eau devient sel ?

2022 – 2027 · Terrain : désert d'Atacama, Chili · Cycle en cours

TEXTE DU CYCLE

En 2019, le mythologue Julien d'Huy publie Cosmogonies, où il applique aux mythes les outils de la phylogénétique : reconstituer, à partir de leurs variantes recensées sur tous les continents, l'arbre généalogique d'un récit et remonter vers ses états les plus anciens. Parmi les mythèmes qu'il isole, celui du déluge, une humanité détruite par l'eau, puis recommencée. SALAR part de ce mythème, et le retourne : dans le désert d'Atacama, le plus aride du monde, le déluge n'est pas un excès d'eau mais son absence définitive; un lac qui s'est retiré il y a des millions d'années et n'a laissé que le sel.

Les Likan-Antai, peuple autochtone de la région, racontent la Yakana : un lama céleste qui descend boire aux points d'eau et dont on lit la course dans les taches sombres de la Voie lactée. J'ai croisé ce récit avec le mythème du déluge identifié par d'Huy pour formuler l'hypothèse de travail du cycle : et si l'Atacama était le négatif exact du déluge, la trace fossile d'une catastrophe par assèchement plutôt que par submersion ? Le sel comme cendre d'un déluge inversé.

SALAR ne cherche pas à illustrer ce mythe, ni à en garantir l'ancienneté comme un label d'authenticité. Suivant la méthode de d'Huy, une variante n'est pas plus vraie qu'une autre parce qu'elle est plus vieille, elle est un état parmi d'autres d'un récit qui continue de muter. Le geste du cycle est de produire une variante supplémentaire, contemporaine, fabriquée avec les mains : la mienne, et celles d'Alassane Dermé, maître-fondeur burkinabé avec qui je travaille la cire perdue depuis plusieurs années.

Le protocole suit onze étapes, du repérage du terrain à la publication des résultats, appliquées ici au désert d'Atacama comme un site de fouille. La matière dit ce que le récit ne dit pas : le sel se cristallise, l'eau se retire, le laiton se coule dans une cire qui a brûlé; chaque matériau du cycle rejoue à son échelle la logique de la disparition et de l'empreinte qui reste à sa place.

Ce qui se joue derrière le mythe, c'est une question très contemporaine : celle de l'extinction. L'Atacama, aujourd'hui exploité pour son lithium, est un territoire où la ressource minérale et le récit cosmogonique se disputent le même sol. SALAR tient les deux ensemble, archéologie du mythe et écologie politique, sans réduire l'un à une métaphore de l'autre.

LE TERRAIN

Désert d'Atacama, nord du Chili — le désert non polaire le plus aride du monde, ancien fond de lac aujourd'hui recouvert de sel sur plusieurs mètres d'épaisseur par endroits. C'est aussi la plus grande réserve de lithium en exploitation au monde : le métal y est extrait par pompage des saumures et évaporation solaire, des millions de litres remontés du sous-sol pour être rendus à l'atmosphère — l'« or blanc ».

Calendrier de terrain

  • 2022 — première résidence de recherche, La Wayaka, désert d'Atacama (Chili)

  • 2024 — résidence Casaplan, avec le soutien de l'Institut français au Chili, Valparaíso (Chili)

  • 2024 — résidence DOC, Paris — première session de fonte à cire perdue avec Alassane Dermé

Rencontres sur place avec des représentants de la communauté Likan-Antai, dépositaires du récit de la Yakana. Observation des salars, des zones d'extraction de lithium à proximité, et collecte de sel et de minéraux utilisés ensuite en atelier — dont le disque de sel cristallisé monté sur ARKAE.

LES OEUVRES

Sculptures en laiton (fonte à cire perdue, avec Alassane Dermé)

ARKAE, 2024 · Ostensoir en laiton recyclé surmonté d’un disque de sel du désert d’Atacama, autel gravé en terre crue, Pièce unique. H. 200 × L. 60 × P. 1,5 cm

Éditions et film

ORO BLANCO, 2026 : film performatif réalisé par Alba Yuerla, avec le soutien de l'Institut français au Chili.

LE CHANT DE L’OMBRE I · 32 x 26 cm

TEAR I & II, 2024 · Relique funéraire en laiton recyclé. Pièce unique. H. 45 × L. 13 × P. 1,5 cm et H. 45 × L. 13 × P. 1,5 cm ;

SALAR, Carnet d'atelier Volume 1, 2024 : Recherches menées au Chili, auto-édition.

Parures

VERBE RITUEL · 32 x 26 cm

Boit l'océan, une cosmogonie du désert, monographie (en cours) : direction artistique et graphisme Sophie Decoux, texte et suivi éditorial Théo Bellanger.

FLUX MUSICAL DES PLEURS · 32 x 26 cm

LES EXPOSITIONS

Topographie de l’au-delà, Twenty Agency, duo show avec l’artiste Margaux Desombre, Paris (FR)

SOURCES

  • d'Huy, Julien. Cosmogonies : la préhistoire des mythes. La Découverte, 2020.

  • Récits oraux Likan-Antai recueillis sur le terrain (Atacama) — à créditer nommément si tu as l'accord des personnes rencontrées ; sinon, créditer la communauté sans nom propre.

  • [autres sources scientifiques ou ethnographiques mobilisées — géologie du salar, histoire de l'extraction du lithium — à lister si tu veux que la page ait la même épaisseur documentaire qu'ELIXIR]

CRÉDITS

Fonte : Alassan Dermé, maître fondeur.
Texte : Julien d'Huy, docteur en histoire, Laboratoire d'anthropologie sociale.

LA DESCENTE, 2027 — deux suspensions autonomes, chacune un oiseau-croix en laiton (40 × 40 cm, fonte à la cire perdue à la terre, avec Alassane Dermé) surmontant une larme en bronze (bas-relief d'un mètre, 10 kg, moulage au sable, avec le fondeur d'art Arthur Rahuel). Coulées — 2026/27.

Matières tangibles & récits invisibles, Galerie Porte B, Paris (FR)